Le 22 juin dernier, la Dre Anouk Osiek Marmier, médecin de famille, a été élue à la présidence de l’Association Médecins Fribourg – Ärztinnen und Ärzte Freiburg (MFÄF). Entretien croisé entre la nouvelle présidente et son prédécesseur, le Dr Jean-Marie Michel, au sujet des enjeux auxquels l’association doit faire face.

Quels ont été les grands travaux de la précédente présidence ?

Jean-Marie Michel (JMM) : Le point le plus important a été la gestion de la période Covid, mais nous avons aussi travaillé sur plusieurs autres projets, notamment l’instauration de la permanence médicale de Fribourg, la modification du règlement de garde et la mise en place de la nouvelle garde sur le site de Riaz. Un autre de nos gros projets a concerné la déontologie de la relation thérapeutique. Suite au scandale du psychiatre accusé de viol par une de ses patientes dans le canton de Vaud en 2020, nous avons édicté des recommandations de bonnes pratiques pour prévenir les comportements indésirables de la part des médecins. Cette démarche est indispensable. Dans cette même optique, nous avons développé sur notre site internet un formulaire permettant aux patients d’annoncer des abus de la part des médecins. Cet outil a beaucoup de succès depuis sa mise en ligne.

Anouk Osiek Marmier (AOM) : Grâce à ce formulaire, les patients peuvent annoncer beaucoup plus facilement leurs difficultés. Étonnamment, nous avons même reçu des annonces provenant d’autres cantons, ce qui montre que la demande est bien là ! Néanmoins, tous les cas ne sont pas portés devant la justice. La plupart du temps, une médiation avec la commission de déontologie de l’association suffit à clarifier le problème.

Quels sont les principaux défis de la nouvelle présidence ?

AOM : Notre défi numéro 1 est la pénurie de soignants. Fribourg est un des cantons où il y a le plus petit nombre de médecins de premier recours rapporté à la taille de la population. Mais la pénurie concerne presque toutes les spécialités. Il n’y a, par exemple, que deux allergologues dans le canton et seulement cinq urologues qui doivent assurer la garde 24h/24 à l’hôpital régional. Lutter contre la pénurie, c’est aussi lutter contre l’augmentation des coûts. En effet, à mesure que la pénurie s’aggrave, la prévention diminue, entraînant ainsi une augmentation des consultations inappropriées aux urgences. Limiter le nombre de médecins n’est donc certainement pas la solution.

Quelles solutions la MFÄF entrevoit-elle pour faire face à cette pénurie ?

JMM : Une des solutions pour pallier la pénurie de médecins de premier recours en périphérie est le développement d’un système de garde cantonale. Durant la précédente présidence, nous avons ainsi mis sur pied la garde cantonale à Riaz. Les médecins viennent assurer une garde le soir dès 18 heures, après avoir passé la journée dans leur cabinet. Le but est d’améliorer la prise en charge des patients, mais aussi les conditions de travail des médecins. Contrairement à la garde en cabinet, ce type de permanence assure aussi une meilleure équité entre les régions. En effet, le nombre de médecins disponibles est très variable d’un district à l’autre : ceux qui se situent dans les districts les moins dotés se retrouvent donc à faire plus de gardes que les autres, ce qui pose un problème d’équité.

Améliorer la prise en charge des patients, mais aussi les conditions de travail des médecins

AOM : Avec la nouvelle présidence, nous continuons de développer les projets de garde et de centres de santé. La première étape a été de mettre en place un numéro unique pour les urgences, comme dans le canton de Vaud, afin de mieux orienter les patients. Nous allons prochainement lancer une campagne pour mieux faire connaître ce numéro unique.

La formation de la relève a-t-elle aussi un rôle à jouer contre la pénurie ?

AOM : Assurer la relève est essentiel. Depuis 2019, l’Université de Fribourg propose un Master en médecine de famille. Nous avançons main dans la main avec le Pr Pierre-Yves Rodondi (directeur de l’Institut de médecine de famille à l’Université de Fribourg) sur ce sujet, mais il reste encore beaucoup à faire. Nous souhaitons que le canton mette en place un financement pour la formation postgraduée en médecine de famille. Cela ne nous avancera à rien de former des étudiants en Master s’ils quittent ensuite le canton pour poursuivre leur formation ailleurs. Nous aimerions d’ailleurs que ce financement soit inscrit dans le contre-projet à l’initiative sur les urgences du Conseil d’État.

L’organisation « Réformer » a été mise en place en Suisse romande depuis 2021 pour organiser la formation postgraduée des médecins et assurer une meilleure répartition des ressources médicales. N’est-ce pas une solution bienvenue ?

JMM : Nous n’adhérons pas à cette initiative qui nous est imposée car c’est une véritable usine à gaz. Contrairement à « Réformer », nous aspirons à mettre en place un programme postgradué en médecine de famille à Fribourg qui reposerait entièrement sur la participation volontaire.

AOM : Nous ne pensons pas qu’obliger les jeunes médecins à se diriger vers certaines filières va régler le problème, bien au contraire. « Réformer » ne concerne que la Suisse romande, or notre canton est bilingue. Le risque est donc qu’une partie des étudiants fuient vers des cantons alémaniques pour poursuivre leur formation et ainsi éviter les contraintes de « Réformer ».

Avez-vous l’impression que vos revendications ne sont pas entendues ?

AOM : Malheureusement, oui. Afin de remédier à ce problème, nous pensons qu’il est indispensable d’améliorer notre communication, notamment vis-à-vis de la population. Nous avons besoin que celle-ci nous défende dans ces moments difficiles. Les patients doivent comprendre qu’en nous défendant, ils se défendent eux-mêmes. Il s’agit aussi de revaloriser l’image des médecins aux yeux des politiques et d’établir une communication efficace avec eux.

JMM : Notre volonté est de travailler main dans la main avec le Service de la santé publique du canton. Il est important pour les médecins et pour les patients que notre association ait une bonne relation avec ce service. Bien communiquer avec les autorités est aussi une manière de lutter contre la pénurie. Nous manquons en effet souvent de données sur la situation des médecins dans notre canton, en particulier concernant les tournus, le temps de travail et les spécialités. Ces données sont pourtant indispensables pour s’attaquer au défi de la pénurie.

AOM : Nous souhaiterions que les autorités aient conscience que les médecins sont en difficulté dans le canton, toutes spécialités confondues. Nous nous efforçons de sensibiliser le Service de la santé publique à l’importance de créer un environnement favorable pour inciter les médecins à s’installer et rester dans le canton.

il est indispensable d’améliorer notre communication

Anouk Osiek Marmier, vous êtes spécialisée en médecine interne, alors que vous, Jean-Marie Michel, êtes chirurgien viscéral. Vos différentes spécialités modifient-elles votre manière d’appréhender les défis ?

AOM : Je pense qu’être médecin de famille constitue un avantage pour comprendre les problématiques auxquelles l’association doit faire face. Cependant, le risque est que certains aient l’impression que je ne défends que la médecine de famille, au détriment des autres spécialités. Mon rôle est de démontrer que je soutiens l’ensemble des médecins, sans distinction.

JMM : Une de mes grandes difficultés au début de ma présidence a été de comprendre comment fonctionne le métier de médecin de famille. En fin de compte, les défis de l’association tournent beaucoup autour de leur problématique. Cependant, le fait d’être spécialiste offre l’avantage de voir certaines choses différemment, ce qui permet d’appréhender les problèmes autrement. Dans tous les cas, la collaboration entre les différentes spécialités est très enrichissante.

Auteurs

Anouk Osiek Marmier
Médecine interne générale Cabinet médical de La Roche Route de Fribourg 50
1634 La Roche
anouk@marmier.net

Jean-Marie Michel
Médecin agréé Spécialité chirurgie générale Hôpital Daler
Fribourg
jean-marie.michel@daler.ch

Sophie Lonchampt